Plongez au cœur des rouages de la politique espagnole ! Et plus précisément le 23 février 1981, le jour où des militaires font irruption dans le parlement espagnol et prennent en otage les députés. Trois hommes, dont Alfonso Suárez, chef du gouvernement démissionnaire, se dressent face aux putschistes. Adapté d’un récit de Javier Cercas dans lequel l’écrivain dissèque ce moment décisif, la mini-série ANATOMIE D’UN INSTANT est mise en scène par Alberto Rodríguez et coécrite avec Rafael Cobos et Fran Araujo.
Un événement, une image : à Madrid, le 23 février 1981, la télévision espagnole enregistre le déroulement d’une séance parlementaire dédiée à l’investiture du nouveau Premier ministre. Soudain, un groupe d’hommes en armes fait irruption dans la salle, et des coups de feu sont tirés. C’est un coup d’État. Tandis que les députés cherchent à se protéger, trois hommes refusent de se coucher : Adolfo Suárez, le Premier ministre sortant, nommé cinq ans plus tôt par le roi Juan Carlos pour mener à bien la transition démocratique ; son fidèle bras droit, le général Guttiérez Mellado ; et Santiago Carillo, dirigeant du Parti communiste. Qui sont ces trois hommes, et comment une faction d’officiers nostalgiques du franquisme en est venue à menacer ainsi la jeune démocratie ?
Lors du festival Séries Mania où la série Anatomie d’Un Instant était présentée en compétition internationale, j’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec le scénariste Rafael Cobos ainsi que son co-scénariste et réalisateur Alberto Rodriguez afin de décortiquer chaque instant de cette mini-série politique.

ANATOMIE D’UN INSTANT, c’est une image !
Rafael Cobos : « Cette image est devenue iconique, celle du coup d’État, plus précisément le moment où Tejero tire. Alors que tout le monde se jette au sol, trois personnages restent debout : : Adolfo Suárez, Manuel Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo, qui était le président du gouvernement, et le dirigeant du Parti communiste, qui savait qu’il risquait d’être tué. C’est de cette image qu’est née toute une série. Et à partir de là, Javier Cercas décortique, analyse chaque événement, tout ce qui se passe et ce qui arrive à chacun d’entre eux. »
À noter que c’est pourquoi il y a cette citation placée au début du deuxième épisode.
2026, le bon moment pour raconter cet événement crucial de la politique espagnol
Rafael Cobos : « Javier Cercas dit avec beaucoup d’humour dans son livre qu’un Américain, c’est quelqu’un qui a une théorie sur l’assassinat de Kennedy et qu’un Espagnol, c’est quelqu’un qui a une théorie sur le 23 février 1981. C’est déjà intéressant en soi, parce que cela permet de revenir sur un moment historique qui a fait l’objet d’innombrables spéculations en Espagne.
D’ailleurs, il s’est passé quelque chose d’assez incroyable avec la série. La série a été présentée au Congrès des députés, en présence du président du gouvernement et d’autres responsables politiques. Lors de cette présentation, Javier Cercas a demandé au président Pedro Sánchez de déclassifier les documents qui étaient encore tenus secrets concernant la tentative de coup d’État du 23 février 1981. Et justement, le jour de son anniversaire [de la tentative de coup d’état], le gouvernement a annoncé qu’il allait déclassifier ces documents. Je crois que c’est presque la chose la plus importante que cette série ait accomplie. »
Le défi de l’écriture
Rafael Cobos : » Cela a été un processus assez complexe, qui nous a donné beaucoup de fil à retordre. Et c’est un point important, parce que ce qui distingue un peu cette série, c’est qu’il s’agit d’une série politique, mais aussi d’une série chargée d’émotions. Ces émotions viennent en partie du livre de Javier Cercas, mais elles ont aussi été recréées grâce à l’écriture du scénario et à la construction dramatique de chacun des personnages. C’est là que nous avons concentré l’essentiel de nos efforts, et c’est ce qui rend cette série différente. »
Le découpage des épisodes
Albert Rodriguez : « Au moment de construire chaque épisode, nous avons cherché à lui donner une identité particulière.
Le premier épisode possède un côté assez ludique, presque comme un film d’arnaqueurs.
Le deuxième se transforme en film d’espionnage. C’est complètement différent, avec une dimension de film d’aventure et d’espionnage.
Le troisième est plus intimiste, mais aussi très marqué par la violence.
Quant au quatrième, il s’apparente à un film de procès.
La série change donc beaucoup de registre d’un épisode à l’autre. Dès le départ, nous voulions jouer avec les genres et les codes narratifs, tout en abordant le sujet avec beaucoup de sérieux.
Parce qu’en Espagne, ce n’est pas si simple de montrer Suárez, considéré comme le père de la démocratie espagnole, en train de faire le salut fasciste. Cette image déstabilise beaucoup de spectateurs, car nombre d’entre eux ignoraient qu’il venait de là, qu’il était issu de l’appareil franquiste, de la dictature. C’est quelque chose qui avait été oublié, qui était sorti de la mémoire collective. »
Le message à retenir de la série
Albert Rodriguez : « Il me suffit que le spectateur ait ressenti des émotions et qu’il réfléchisse à ce qu’il vient de voir. Je ne sais pas exactement ce qu’il en retiendra, mais ce qui revient le plus souvent dans les réactions du public, c’est que les spectateurs ont compris beaucoup de choses sur le pays dans lequel ils vivent, mais aussi sur eux-mêmes. »
Rafael Cobos : « Il est parfois important de mettre de côté ses intérêts particuliers et ses vanités personnelles pour privilégier le consensus et le dialogue, afin de construire le bien commun. C’est ce que devrait être la politique. La politique, tout simplement. »

La France occupe également une place dans Anatomie d’un Instant, notamment à travers l’exil de Santiago Carrillo : « Il a passé quarante ans en exil », rappelle Alberto Rodríguez. Pourtant, malgré la coproduction avec ARTE, aucun tournage n’a eu lieu à Paris, faute de temps. « Nous avons terminé le tournage en juin et présenté la série en septembre », précise le réalisateur, qui souhaitait présenté l’œuvre au festival de San Sebastian.
En Espagne, Anatomía de un instante a rencontré un franc succès qui a surpris Rafael Cobos et Alberto Rodriguez. Très regardée sur la plateforme Movistar+, la série a également été diffusée en clair sur la télévision publique espagnole. « Les quatre épisodes se sont placés en tête des audiences » se réjouit le réalisateur. Autre surprise : « Nous pensions que la série serait très attaquée à sa sortie », mais les critiques politiques sont finalement restées limitées, provenant essentiellement d’une frange de l’extrême droite.
Sans avoir une vocation pédagogique affirmée à l’origine, Anatomie d’un instant nous éclaire sur une période décisive de l’histoire espagnole. Alberto Rodriguez reprend alors l’expression de Javier Cercas, « les héros de la trahison » pour évoquer ces hommes, qui, malgré leurs contributions et leurs zones d’ombre, ont su trahir leur passé pour construire un avenir différent…
Anatomie d’un Instant / Anatomía de un instante (4×45′) est à découvrir sur Arte !



![[ITW] ANATOMIE D’UN INSTANT décortiquée par le scénariste Rafael Cobos et le réalisateur Alberto Rodriguez !](https://lubieenserie.fr/wp-content/uploads/2026/11/anatomie-un-instant-serie-arte-scaled.png)